En quête d’un monde meilleur: Extra Lives

Quand on pense au jeu vidéo, la littérature n’est pas exactement la première chose qui nous vient en tête. Médium électronique jusqu’à la racine, il a connu son essor en même temps que l’Internet, qu’il a naturellement adopté comme support de communication. Outre les magazines enthousiastes, la presse écrite sur le sujet s’est donc généralement limitée aux textes savants, synthèses historiques et autres enquêtes sociologiques connexes, le plus souvent réalisées en contexte universitaire. Faut-il supposer pour autant qu’aucun esprit littéraire, aussi modeste soit-il, ne s’y est penché sérieusement? C’est dans l’intention apparente de prouver le contraire qu’est paru tout récemment Extra Lives: Why Video Games Matter.

Ayant déjà lu et entendu ses propos ici et là, notamment sur les excellents blogues The Brainy Gamer et Magical Wasteland, le nom de Tom Bissell m’était familier avant de mettre la main sur le volume en question. C’est néanmoins cet article, publié sur le site Web de la revue The Observer, qui m’a fait dresser l’oreille plus attentivement. Version abrégée d’un chapitre du recueil encore inédit, l’auteur y décrivait avec une franchise prenante sa relation tordue avec le jeu Grand Theft Auto IV, alimentée à l’époque par une forte consommation de cocaïne. Pas vraiment de quoi écrire à sa mère, me direz-vous? La nuance est que la feuille de route de Bissell, éditeur d’expérience et romancier respecté, surpasse en crédibilité celle du gamer fanatique typique ; on peut en effet supposer que le monsieur connaît ses lettres, et sait en principe les manier pour les rendre intéressantes.

C’est un profil du designer Cliff Bleszinski (Gears of War), apparemment bien reçu par ses contracteurs du magazine The New Yorker, qui aurait motivé Bissell à poursuivre la rédaction de ce qui deviendrait son prochain livre. Inclus dans Extra Lives, ledit article donne un parfait avant-goût du mélange de styles étonnant qu’entretient l’auteur, quelque part entre l’analyse de conscience, la critique formelle et le journalisme d’observation. Toute la fraîcheur du recueil provient donc du contact entre cette approche littéraire et des sujets tout à fait pertinents, parmi lesquels des visites aux studios de BioWare et UbiSoft Montréal, un séjour parmi les développeurs au DICE 2009, et des compte-rendus hautement divertissants des émotions éveillées par les classiques Left 4 Dead et Resident Evil. Une entrevue enjouée avec le visionnaire Peter Molyneux, bien plus à l’aise que dans l’habituel contexte promotionnel, clôt le tout sur une note d’espoir et de fantaisie, rappelant que l’espace à explorer demeure extrêmement vaste.

Extra Lives est peut-être la première grande monographie non académique à porter sur les jeux vidéo. À travers cet ouvrage né de passion et de profonde curiosité intellectuelle, Tom Bissell s’avère conscient que les jeux sont des objets à remplir, des expériences nouvelles dont la richesse artistique repose précisément sur la participation de l’utilisateur. Il se montre également très critique de leurs aspects inaboutis et de l’obsession du « bon gameplay », opérant souvent aux dépends de la cohérence narrative. Est-ce que les jeux sont un médium condamné par l’impossibilité d’en prévoir toutes les variables? La question reste ouverte, mais c’est avec intelligence et honnêteté que Bissell a pris le temps d’en examiner les problèmes, et surtout d’articuler un enthousiasme de plus en plus répandu.

Entrevue audio avec Michael Abbott (The Brainy Gamer)
Entrevue avec Michael Thomsen (IGN)

Entrevue avec Nick Summers (Newsweek)

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